Couverture du numéro Appel à contributions | REMI

Appel à contributions | REMI

Langues et trajectoires en migration

Coordination du numéro : Behrouz Keyhani, Elsa Maarawi et Véronique Petit
Date limite de réception des propositions résumées : 1er novembre 2026
Calendrier et modalités :
Sélection et décision : 1er décembre 2026
Réception des articles : 1er mai 2027
Période d’évaluation des articles
Réception des articles dans leur dernière version : 1er novembre 2027
Parution : mars 2028
Contact : remi[at]univ-poitiers.fr
Appel complet disponible ici.

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Modalités de soumission

Les propositions résumées d’articles peuvent être rédigées en français, anglais ou espagnol et devront comprendre le nom, affiliation et adresse mail de l’auteur·e, une proposition de titre et un résumé de 2 000 à 3 000 caractères (espaces compris). Elles devront présenter le parcours de recherche dans ce champ (thèse, terrains effectués, publications, expériences, etc.), une brève description du terrain et de la méthode d’enquête et une formulation des hypothèses, de l’argumentaire, de la démonstration, correspondant au cadre de l’appel à proposition, en faisant le lien avec la problématique générale du dossier. Les propositions peuvent provenir de toutes les disciplines des sciences sociales et du droit et doivent être envoyées à remi[at]univ-poitiers.fr, behrouz.keyhani@sciencespo.fr, elsa.maarawi@u-picardie.fr et veronique.petit@u-pariscite.fr avant le 1er novembre 2026.

Les articles acceptés pourront être rédigés en français, anglais ou espagnol.
Pour plus de détails (normes, nombre de caractères, présentation, etc.) :
https://journals.openedition.org/remi/5848

Comité de sélection/coordinateur et coordinatrices du dossier

Behrouz Keyhani, docteur en sociologie, Université de Picardie Jules Verne, CNRS, CURAPP-ESS, Amiens, France ; membre de l’Institut Convergences Migrations

Elsa Maarawi, doctorante en sociologie, Université de Picardie Jules Verne, CNRS, CURAPP-ESS, Amiens, France ; membre de l’Institut Convergences Migrations

Véronique Petit, démographe, professeure, Université Paris Cité, Université Sorbonne Paris Nord, IRD, Inserm, Ceped, Paris, France ; membre de l’Institut Convergences Migrations

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Argumentaire

Les langues représentent un enjeu majeur pour le champ des migrations internationales. Avant l’émigration, la maîtrise d’une langue joue un rôle déterminant dans le choix d’une destination. Sur les routes migratoires comme dans l’espace d’arrivée, les pratiques et les compétences linguistiques ont des répercussions significatives sur divers aspects de la vie, tels que la sociabilité, le travail et les conditions matérielles d’existence, ou l’accès à l’information, aux droits et aux soins. Pour les agent·es en lien avec des populations immigrées (au sein des administrations, des entreprises, des associations, des écoles, des hôpitaux, etc.), la langue constitue autant un enjeu pratique de communication qu’une source potentielle de catégorisation, de hiérarchisation et de désirabilité des individus.

Ce dossier thématique explore les enjeux linguistiques en migration en s’appuyant sur l’analyse des trajectoires des immigré·es, entendues comme la « série des positions successivement occupées par un même agent (ou un même groupe) dans un espace lui-même en devenir et soumis à d’incessantes transformations » (Bourdieu, 1986). Les contributions aborderont les questions linguistiques en les articulant aux trajectoires des immigré·es, qui pourront être saisies en contexte pré et post-migratoires (Sayad, 1977), selon différentes échelles (Bidet, 2018), dans leurs dimensions plurielles (spatiale, sociale, professionnelle, administrative, etc.) et selon une perspective objective — comme position dans un espace hiérarchisé — ou subjective — comme rapport à cette position (Dubar, 1998).

Malgré sa centralité dans l’expérience migratoire, la langue demeure un objet relativement peu étudié du point de vue des locuteurs et locutrices dans les sciences sociales de l’immigration, en dehors des travaux sociolinguistiques (Canut et Guellouz, 2018 ; Deprez, 2021). Ces travaux se sont notamment intéressés au devenir des représentations linguistiques dans la société d’immigration (Biichlé, 2014), ou encore aux rapports de force, aux pratiques et aux changements linguistiques en contexte multilingue, mais avec une attention variable à la question migratoire (Gumperz et Hymes, 1972 ; Lüdi et Py, 1985 ; Fishman, 1991 ; Heller, 1994). Si les travaux sociodémographiques ont permis de dresser un panorama des langues pratiquées en France, ils ont principalement pris pour objet la transmission intergénérationnelle des langues (Héran et al., 2005 ; Condon et Régnard, 2010 et 2016), avec, en ligne de mire, des questionnements relatifs à l’« intégration » (Héran, 2004) ou à l’« identité » (Balci, 2003 ; Billiez, 1985 ; Filhon, 2007), tandis qu’une approche davantage centrée sur le regard porté par les institutions sur les langues dites d’« origine » a pu mettre en évidence la culturalisation des enjeux sociolinguistiques, par l’école notamment (Sayad, 2014).

Ce dossier thématique propose de renouveler et d’élargir la focale en pensant conjointement les dimensions symboliques et matérielles des langues en migration, à partir de l’analyse des trajectoires des individus. Considérés comme un élément du capital culturel (Serre, 2012), les savoirs et les savoir-faire linguistiques des immigré·es peuvent en effet être perçus comme des ressources relevant d’un « capital international » (Wagner, 2020a) ou, au contraire, comme un stigmate (Wagner, 2020b). Si ces perceptions découlent en partie des hiérarchies globales ou nationales entre les langues (Derivry-Plard, 2015 ; Filhon, 2009 ; de Swaan, 2001) et de la position dans l’espace social (Bourdieu, 1982), ce dossier vise à préciser et explorer les contextes dans lesquels s’opèrent les catégorisations et les valorisations différentielles des langues. Au prisme des trajectoires, il s’agira ainsi d’examiner finement l’articulation entre origine nationale, position sociale, espace local, contexte politique, formes de catégorisation et ressources, pratiques et stratégies linguistiques.

Socialisation et pratiques linguistiques

Une manière de penser les langues en contexte migratoire est de réinscrire leur apprentissage et leurs usages dans des trajectoires sociales internationales, reconstituées avant et après l’émigration (Sayad, 1977), en resserrant la focale sur des espaces locaux (Bidet, 2018 ; Galitzine-Loumpet et Saglio-Yatzimirsky, 2020), et en prenant en compte l’appartenance à la classe sociale et les hiérarchies linguistiques. En quoi la reconstitution des conditions de socialisation (sur le plan linguistique), à différents moments des trajectoires (Darmon, 2023), peut-elle éclairer les ressources, les aspirations et les pratiques linguistiques dans le contexte d’arrivée ? Au sein de la famille, au travail ou entre pairs, comment l’apprentissage formel et informel de nouvelles langues au fil des trajectoires peut-il modifier les pratiques linguistiques et le statut des langues sur le territoire d’arrivée ? Comment la langue mobilisée, variable selon les espaces sociaux, peut-elle traduire ou produire des inégalités entre populations immigrées et entre immigré·es et natif·ves ?

Les analyses détaillées des « échanges linguistiques » (Bourdieu, 1982) quotidiens des populations immigrées, attentives aux formes, au contenu et aux fonctions de ces échanges et à leurs espaces d’énonciation et de réception, sont essentielles pour saisir le poids et les usages multiples des langues. Un enjeu des contributions pourrait être d’éclairer les terrains ethnographiques par la reconstitution de trajectoires, des dispositions et des ressources linguistiques des individus. En quoi peuvent-elles donner sens aux formes de sociabilité, de différenciation et d’inégalités observées ou rapportées ? En quoi la langue agit-elle comme un marqueur social, redéfinissant les frontières sociales au fil des interactions et des espaces, et attribuant ainsi à chaque langue une valeur différenciée selon son usage ? Dans quel contexte la transmission intergénérationnelle de la langue devient-elle un enjeu matériel, culturel et/ou politique ? Enfin, au-delà d’une grille de lecture en termes de revalorisation identitaire, et en dehors du seul cadre familial, comment penser les conditions dans lesquelles la maîtrise de langues (étrangères ou du pays d’immigration) peut être valorisée socialement et économiquement ? Quels sont les effets des usages continus des langues étrangères sur les trajectoires sociales des individus ? Dans cette perspective, les contributions pourront par exemple articuler l’analyse des savoirs et savoir-faire linguistiques à la notion de « capital social » (Bourdieu, 1980 ; Bréant et al., 2018).

Langues, politiques migratoires et carrières administratives en migration

Le second axe vise à interroger la manière dont la langue intervient dans les « carrières de papier » (Spire, 2005) qui structurent souvent les autres dimensions des trajectoires en migration. La langue occupe aujourd’hui une place croissante dans les politiques migratoires. Par exemple, la formation linguistique est obligatoire pour les immigré·es ayant obtenu un titre de séjour dans le cadre du contrat d’intégration républicaine en France (Gourdeau, 2015) ; et l’attribution de la nationalité et de titres de séjour, même temporaires, est de plus en plus conditionnée à la maîtrise de la langue nationale (Saglio-Yatzimirsky et Galitzine-Loumpet, 2022 ; Goodman et Wright, 2015 ; Gourdeau, 2015 ; Nakache et al., 2020). Comment les immigré·es composent-elles·ils avec cette injonction à l’intégration linguistique (Lochak, 2006) dans leur parcours administratif ? Quelles en sont les incidences sur leur devenir dans la société d’immigration ? Plus largement, dans quelle mesure l’analyse longitudinale des diverses expériences que les immigré·es ont de l’action publique (Douniès, 2024) révèle-t-elle les incidences biographiques de la socialisation linguistique et de la hiérarchisation des langues par l’État ?

La langue constitue aussi un capital face aux institutions publiques et parapubliques impliquées dans la gestion étatique, voire supra-étatique de l’immigration (Hamidi et Paquet, 2019). En quoi la distribution inégale des ressources linguistiques des immigré·es est-elle par exemple un prisme essentiel — mais encore peu étudié — pour appréhender les processus de mise en récit de soi qui sont au cœur des politiques migratoires (d’Halluin-Mabillot, 2012 ; Noiriel, 1991) et conditionnent l’accès à des ressources juridiques, sociales, sanitaires et économiques ? Quel rôle joue-t-elle, plus largement, dans la production des inégalités face à l’État qui façonnent les trajectoires migratoires ? Le rôle des intermédiaires linguistiques (Clappe, 2019 ; Maréchal, 2023 ; Pian, 2020 et 2023) pourra également être interrogé. Par exemple, quels effets ont les activités de médiation et/ou de traduction dans l’accès aux institutions des immigré·es ? Dans quelle mesure le recours aux intermédiaires de la langue est-il un levier de négociation ou de contestation des politiques migratoires ?

Ce que les langues font aux mobilités professionnelles

Le troisième axe examine l’effet des hiérarchies, des ressources et des stratégies linguistiques sur les trajectoires dans le marché du travail ainsi qu’à ses marges. Les langues influencent significativement les parcours scolaires et professionnels (Bechichi et al., 2016). Si la maîtrise de l’anglais peut ouvrir l’accès à des formations internationales ou permettre une mobilité professionnelle ascendante par l’insertion à des secteurs stratégiques (Beaumont et Pouly, 2022), il reste à explorer la valeur et le capital symbolique et économique d’autres langues, selon le contexte et le type de marché du travail (local, national ou global dans lequel elles sont mobilisées.

Il est également possible d’interroger les liens entre langues et politiques migratoires à travers le prisme de la valorisation professionnelle des compétences linguistiques et de leur intégration au processus de marchandisation (Canut et Duchêne, 2011). Par exemple, les métiers de la traduction et de l’interprétariat, nécessaires à la mise en œuvre de certaines politiques publiques, peuvent être investis par les immigré·es dont les autres compétences ne sont pas reconnues sur le marché du travail. Dans quelle mesure la maîtrise d’une langue, même peu valorisée socialement ou économiquement, peut-elle être mobilisée pour construire une trajectoire professionnelle ? Ces stratégies linguistiques confinent-elles à des niches spécifiques, ou peuvent-elles être propices à une mobilité professionnelle ascendante dans la société d’immigration ?

À travers ces trois axes, ce dossier thématique invite à une appréhension plurielle et dynamique des trajectoires des immigré·es et des enjeux linguistiques qui les structurent. Il accueillera des enquêtes empiriques issues des diverses disciplines de sciences sociales, réalisées en France ou dans d’autres pays.